Ce matin, randonnée méditative sur les hauteurs de Toulouse, chemin de Pechbusque. Je décide de dédier ma marche aux 5 sens, en prêtant une attention toute particulière à chacun d’entre eux successivement. Je choisis de commencer avec le kinesthésique. Ma peau prend les informations météo. La peau de mes bras nus frissonne au contact de l’air frisquet du matin quand je suis sous les frondaisons et se détend sous la douceur des rayons du soleil dès que je sors à découvert. Je sens les glands secs rouler sous mes semelles. Je sens les herbes caresser mes mollets, déposant leur rosée au passage. Je sens se durcir les muscles de mes cuisses dans les raidillons, et les articulations de mes genoux amortir mon poids dans la descente. Au fur et à mesure de ce voyage sensoriel, mon attention s’aiguise et je m’étonne d’éprouver des sensations toutes neuves ou dans des niveaux de précision inattendus : je ressens particulièrement la chaleur des rayons de soleil sur le deltoïde moyen de mon épaule et sur mon front. Je sens mon tendon arrière du genou rouler dans sa gaine. Concentrée sur mes sensations, je me découvre en mouvement et prend conscience de mon corps, sa souplesse et ses raideurs, sa puissance et ses fragilités, dans les plus infimes des informations qu’il m’envoie à la conscience. Je goûte ma verticalité, l’enchaînement fluide et efficace de mes pas.

Je décide de lâcher le kinesthésique et de me concentrer sur le visuel. Mon champ visuel s’ouvre vers le paysage alentour et mon regard balaye mon environnement du plus proche au plus éloigné en captant toutes les informations qui se présentent : un oiseau qui décolle dans le champ en face, la silhouette d’un cheval au loin, le dégradé de couleurs qui annoncent l’automne, la forme des buissons proches et des bosquets plus lointains, des panneaux indicateurs improbables… A mes pieds, mes yeux voient les traces de crottes des chevreuils passés dans la nuit, les ornières des jeeps des chasseurs et les pas des chevaux encore. La découverte est sans fin. Toute mon attention portée vers mon visuel m’offre une kyrielle de nouvelles choses à voir, inépuisable féérie de détails. Il me semble impossible de TOUT voir. Je m’exerce à focaliser mon regard sur le chemin avec tout ce qu’il y a à voir dessus et en bordure, tout en ouvrant ma vision périphérique pour capter les mouvements, les contrastes, les volumes et laisser mon regard être attiré par « quelque chose à voir ». Je remarque un chasseur immobile tapi au pied d’un buisson, c’est la queue de son chien qui m’a alertée.

Je quitte le visuel et met mon auditif en éveil. Et là, aussitôt une infinité de sons sautent à mes oreilles, que je « n’entendais pas » auparavant. Le crissement de mes chaussures sur le chemin de terre, le clapotis de l’eau de ma gourde dans mon dos et mon souffle m’accompagnent en permanence. En second plan se succèdent le pépiement des oiseaux dans les sous-bois, le frétillement d’un lézard dans les herbes sèches, le cri d’un rapace à l’aplomb d’un champ nu, les vrombissements des moteurs de voiture atténués par la distance, les crépitements des lignes haute tension quand je passe dessous (brrrrrrr)… Le paysage paisible vibre d’une multitude de sons aigus et graves, faibles ou intenses. Je ne suis pas seule dans ma marche.

Des odeurs végétales assaillent mes narines et ma mémoire proustienne n’est pas assez riche, je ne reconnais rien de précis, je dilate les ailes de mon nez pour agrandir la zone de captage, c’est un mélange assez puissant de senteurs de foin (ou d’herbe coupée), de terre et d’humus. Soudain m’arrive une très fugace odeur de champignon, aussitôt sentie, je la perds, la cherche, en vain. Ai-je rêvé ? Ma bouche se remplit de salive, je crois bien que l’idée d’une omelette aux cèpes m’a traversé l’esprit.

Je suis vivante. Mon corps est vivant. Et je me délecte de toutes les sensations qu’il m’a offertes ce matin d’octobre particulièrement généreux. Je le remercie. Merci la Vie